ON A BRÛLÉ BAMBI ! 



    Les fêtes de la fin de l’année civile approchent, ainsi que la fête chrétienne de Noël. C’est généralement, la période propice à la sortie de nouveaux films dédiés aux enfants, et notamment ceux des studios Disney.  
Quoi de plus délicieusement « régressif » que de revoir les merveilleux films d’animation qui ont bercé notre enfance. Mais les productions des studios Disney ont bien changé, avec la nouvelle « manne » que constitue le remake des classiques d’animation en « live action », prises de vue réelles et images de synthèse. 
Déjà réalisés ou en cours de production : Mowgli, Dumbo, Aladdin, Le Roi Lion, La Belle et le Clochard, Pinocchio et autres Belle au bois dormant. Aura-t-on droit, un jour, à un remake de l’inoubliable « Bambi » produit en 1942 ? Ou bien l’homme, omniprésent dans le roman initial, comme une présence obscure et obsédante, ne l’est-il pas suffisamment pour une adaptation en « live action » ? Ou seraient-ce les péripéties qu’a connues ce premier opus, qui constitueraient un frein ? 

    A l’origine, « Bambi, l’histoire d’une vie dans les bois », paru en 1923, est un roman de l’autrichien Felix Salten, de son vrai nom Siegmund Salzmann.  Formidable ode à la nature et à la vie animale, l’oeuvre n’a rien à envier à la poésie de l’adaptation de Disney qui traduit en images le lyrisme et l’enchantement des mots de Salten. 
On y lit ainsi que les papillons sont « des fleurs errantes et gaies refusant de se tenir tranquilles sur leur tige et parties danser un peu », ou que le hibou est « un petit gars charmant, gai, futé et curieux à l’excès, qui n’aime rien tant qu’attirer l’attention », et l’on est bouleversé par le dialogue entre deux feuilles à la fin de l’automne qui s’interrogent sur leur sort une fois qu’elles seront tombées ou se rassurent mutuellement sur le fait qu’une « une petite raie jaune, peut-être, ici et là, ne se voit presque pas » et ne les rend que plus jolies.  
Mais très vite Il arrive, Lui, celui qui n’est pas nommé, avec cette odeur terrible qu’Il répand, et cette face blême dont « nul ne pouvait supporter la vue ». Il marche sur deux jambes, et surtout, Il est doté d’une troisième main, « pas attachée comme les autres, qu’il porte en bandoulière », celle qui donne la mort « il y avait soudain un coup de tonnerre, du feu jaillissait et on s’écroulait loin de lui et on mourait ».  

    Après avoir connu un énorme succès à sa sortie, « Bambi » est interdit en 1936 par les autorités du régime nazi.  
Le 10 mai 1933, alors qu’Adolf Hitler est au pouvoir depuis moins de quatre mois, les ouvrages des plus grandes figures intellectuelles juives sont livrées par charretées entières à des autodafés dans toute l'Allemagne. 20.000 livres sont brûlés, parmi lesquels des ouvrages de Sigmund Freud, Heinrich Mann ou Karl Marx...et le « Bambi » de Felix Salten. En tout plus de 400 auteurs qui, pour la plus part ont déjà fui l’Allemagne. 

    Mais qu’est-ce que les nazis pouvaient bien reprocher au jeune chevrillard aux prises avec l’apprentissage des dangers de la nature, de l’adolescence, de l’amour, de la solitude…et de la mort ? 
Cherchons dans la personnalité de l’auteur. Né en Hongrie, petit-fils d’un rabbin de Budapest, Felix Salten fait partie d’un cercle intellectuel d’amis du fondateur du mouvement sioniste Theodor Herzl, et d’emblée, il s’affirme pour la création d’un Etat hébreu en Palestine.  
Ne serait-ce pas cette fameuse terre de refuge que Bambi recherche désespérément tout au long du récit ?  
De fait, les autorités du IIIe Reich considèrent que le roman de Salten est une « allégorie politique du sort des Juifs d’Europe », et de leur désarroi face à l’inquiétante montée du nazisme, cette « puissance obscure à laquelle on tente d’échapper », symbolisée par le chasseur. 
Dès lors, on comprend leur colère face au dernier chapitre qui recèle un immense chant d’espoir : « Sa puissance n’est donc pas infinie ? », « Il gît ici, comme n’importe lequel d’entre nous », « Il n’est pas tout-puissant, comme ils le disent. Ce n’est pas de Lui que vient tout ce qui pousse et vit ici. Il n’est pas au-dessus de nous ! ». « On peut L’abattre comme nous, et Il gît ensuite par terre, désarmé ». Et cette profession de Foi : « Il y a un autre au-dessus de nous tous…au-dessus de nous et au-dessus de Lui ». 

     En 1935 les lois de Nuremberg sont proclamées. Un peu plus de cinq ans plus tard, ce sont les synagogues qui brûlent au cours de la "Nuit de Cristal".  

Felix Salten était-il donc bien ce visionnaire, cet Esope des temps modernes dépeignant, la terreur montante face au nazisme, la complaisance de ceux qui, aveuglés, ne voulaient y croire, ou l’impuissance de ceux qui se laissaient submerger par la terreur ? 
Fait-il partie de ces voix, qu’il évoque dans son livre, celles de l’écureuil, de la pie, du geai ou de la corneille qui « se donnent toutes les peines du monde » pour prévenir les autres du danger ?  
« Je peux maintenant m’en aller », « Mon temps est révolu. Il me faut maintenant chercher un endroit pour la fin… » déclare à Bambi la figure paternelle de « l’ancien », qui pourrait être aussi celle de l’auteur. 
Felix Salten meurt en 1945 en Suisse où il s’est exilé pendant la seconde guerre mondiale. C’est là qu’il écrira « Les enfants de Bambi », la suite du premier opus, qui donne peut être de nouvelles clés pour comprendre son message. 
À Berlin, une plaque de métal rappelle, Place Bebel, le sinistre autodafé, et le vers prémonitoire de l'écrivain Heinrich Heine (mort en1856) : "Là où l'on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes." 
 
Etymologiquement, l’origine du mot « autodafé » est « auto da fè », c’est-à-dire « acte de foi ». En 1209, le pape Innocent III baptisera la croisade albigeoise « affaire de Paix et de Foi », et livrera au feu les « hérétiques », cathares, vaudois et juifs.... En 1233 on organise des autodafés du « Guide des Egarés de Maïmonide » et en 1242, suite au procès du Talmud en présence du bon roi Saint Louis, vingt-quatre charretées du livre sont solennellement brûlées en place de Grève à Paris. 
Ainsi l’Histoire se répète, qui en dit long sur ce que le fanatisme des hommes peut engendrer, aujourd’hui comme hier… 



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28/09/19